Amour en terre lointaine – 5ème jeu-parti

Ce soir, dans le jardin, je prends la parole devant deux charmantes demoiselles.
J’accompagne le Jeu-Parti du chant de Jaufré Rudel. Dans un précédent jeu, je me suis servi de lui pour argumenter mon propos.

La Vida de ce Seigneur-Poète raconte qu’il devint amoureux de la Comtesse de Tripoli sans avoir jamais vu cette Dame, mais simplement en entendant vanter ces mérites. Il lui dédia ces chansons. Elle devint son « Amour lointain ». En 1147, il accompagna le Roi de France Louis et sa jeune épouse Aliénor en Terre Sainte. Hélas, il tomba malade pendant la traversée. C’est agonisant qu’il fut mené jusqu’à la Dame de ses pensées. Sa Vida rapporte qu’il retrouva alors un semblant de vie avant de mourir dans ses bras. mort jaufre_rudel

Voici la traduction d’un des chants de ce Troubadour.

Amour en terre lointaine,
Pour vous mon cœur est en peine
Et je ne connais aucun remède,
Sauf ma réponse à l’appel
De l’irrésistible et doux amour
En verger ou sous courtine
Avec la compagne désirée.

Ce sera bien joyeux, quand je lui demanderais,
Pour l’amour de Dieu, l’hébergement de loin.
S’il lui plaît, je logerais
Prés d’elle, bien que de loin.
Ainsi se fait l’échange,
L’amant de loin si proche,
En finesse, jouit de tout son plaisir!

En rage et triste, je m’éloignerai
Si je ne le trouve pas, cet amour de loin.
J’ignore quand je le verrai.
Nos terres sont trop lointaines.
Il y a tant de passes et de chemins
Et je ne suis pas devin.
Enfin, que tout soit comme il lui plaît!

- Et bien Chevalier! Puissent tous les hommes avoir dans leurs amours cette dernière phrase comme devise.

Elles pouffent à présent mes deux compagnes, adossées l’une à l’autre dans une complicité toute féminine, et se tenant par la main. Assises sur la banquette d’herbe, on dirait deux sœurs siamoises. L’une glisse un secret à l’oreille de son amie puis me regarde droit dans les yeux.

- Tu y crois, Chevalier à cette passion lointaine? Tu pourrais aimer sans…
- …Embrasser, caresser, baiser!, finit sa complice. Et les perfides de rire de leurs taquineries.

- Je suis en ces lieux celui qui pose les questions, mes belles! Et comme je vois arriver les habitués de nos assemblées, je vais à l’instant vous soumettre un nouveau sujet de débat. Je vois bien que vous avez décidé de me lancer des piques ce soir. Mon sujet va sûrement vous plaire. Espérons qu’il détourne de moi vos sarcasmes et fasse porter votre ire sur les hommes discourtois.

Doit-on plus blâmer celui qui se vante des faveurs qu’on ne lui a pas accordées, que celui qui publie celles qu’il a reçues.

2 réponses à “Amour en terre lointaine – 5ème jeu-parti”

  1. Gaulcem Faidit dit :

    Le chevalier de rouge écarlate
    Nous soumet là une belle question.
    Je vais donc, à la manière de Socrate
    Y répondre avec création.

    Celui qui se vante de certaines faveurs
    Qu’il n’a pas n’est rien d’autre qu’un vulgaire menteur.
    Celui qui au contraire crie son bonheur
    Devient un orgueilleux et beau parleur.

    Mensonge, orgueil, sont deux vices
    Dont on ne peut, je vous le jure, se libérer,
    Roues d’une spirale très compétitrice,
    Qui nous font oublier le principal: aimer.

    Même d’une flèche de Cupidon
    Peut naitre un amour fort détestable.
    Mais laquelle de ces deux actions
    Est donc la plus perfide et blâmable ?

    Celui qui aime sans retour,
    Mais se glorifie d’un amour
    Faux, ment et joue avec les uns les autres.
    Un jour, face à la vérité, il se vautre.

    Celui ci se montre très indigne vraiment
    De la confiance de ses nombreux amis,
    Se drapant dans un mensonge fort écœurant,
    Fatalement, un jour, en sera agoni.

    Cette attitude m’est plus insupportable
    Parce qu’étant plus vicieuse encore
    Que celle de crier partout haut et fort
    Les faveurs reçues. C’est bien plus blâmable.

    L’autre attitude ne doit pas être en reste.
    Publier les faveurs obtenues de l’aimée
    Est orgueilleux, digne d’un Alceste.
    Je préfère l’amour qui reste plus discret.

    Néanmoins, cet amoureux ci pompeux
    Qui comme l’autre, menteur, ainsi s’affiche;
    A une vertu lavant son désaveu:
    Il dit la vérité, en parlant de sa biche.

    Bien sur tout dépend des situations.
    Mais je maintiens ma pensée sur le fond.
    Même s’il vaut mieux rester discret en vérité,
    L’amour dans un cœur exige la sincérité.

  2. Le Roi Renaud dit :

    Certes l’un est menteur, et l’autre est orgueilleux
    Tuant la vérité, l’un recourt au mensonge
    Prétend que serait vrai ce qui n’est rien qu’un songe
    Et de ce néant-là, nous fait du merveilleux.

    Indubitablement, si le premier invente,
    Indubitablement, le second, lui, se vante.
    Mais ce bonimenteur, ce raconteur d’histoire
    N’y a-t-il autre chose en lui que l’on peut voir?

    Ces élucubrations, s’il tient à nous les dire,
    C’est qu’il veut à nos yeux se hausser, se grandir.
    Se vanter pour du faux, c’est aussi de l’orgueil!
    C’est donc bien deux défauts que je vois, d’un seul œil!

    L’autre qui de sa vie ne fait aucun mystère
    Ignore la pudeur et ne veut pas se taire.
    Diantre ne vaut pas mieux que notre ami menteur
    Et veut bien, lui aussi, être vu en hauteur.

    Certes cela n’est pas glorieux, loin s’en faut
    Mais c’est là, je le crois, son unique défaut.
    Blâmons donc icelui qui ment comme il respire
    Violer la vérité, il n’y a rien de pire!

    Mais… Parfois les menteurs deviennent des puissants,
    Élus, car leurs discours, sont beaux et séduisants…
    Attaquons plutôt l’homme épris de vérité!
    (Mon défaut, je l’avoue, s’appelle lâcheté!)

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