Conversation avec la Dame Blanche – 3ème jeu-parti

- Ne prend-on pas le risque de se dévoiler en jouant à tes jeux, Chevalier?

Elle me regarde droit dans les yeux, adossée à un tronc qui forme comme une cathèdre végétale. La Dame Blanche fronce les sourcils car ma réponse tarde. Je lui souris. Autour de nous, virevoltent deux petites fées. Une troisième, la moins grande, est posée sur mon épaule et me mordille pour la troisième fois comme un petit chat. Le seul autre occupant de la clairière est un lutin qui se tient à quelques mètres de nous. Il a posé sur ses genoux un instrument qui souffle le tonnerre et attend la fin de notre conversation en faisant mine de nous ignorer. Il est venu là pour jouer les fols airs qu’aime la Dame et je retarde son plaisir.

- Reine des Fées, ce n’est qu’un jeu! On peut répondre ce que l’on veut. Ce qui vient de notre cœur, ou bien prendre le contre-pied d’une réponse déjà formulée. L’unique règle à suivre est d’argumenter, pas d’être sincère.

- Alors, tout n’est que jeu en Amour, mon écarlate compagnon?

- Non pas! Je dis que les jeux-partis sont d’agréables et légers passe-temps mais pas que ce qui s’y exprime soit puéril tout le temps. Parfois, la vérité se cache derrière la légèreté du propos. Êtes-vous rassurée, Ma Reine?

Fort bien!

La plupart des jeux-partis sont vraiment « oiseux ou extravagants » comme je le lisais dans un ouvrage sur le sujet.
Je vous rappelle ici que notre jeu consiste à prendre la défense d’une des deux thèses pour le plaisir de la polé
mique, ou bien d’exprimer ce que vous souhaitez sur le sujet, en référence à la Fin’amor, ou encore selon votre propre expérience des choses de L’Amour.

Notre nouveau sujet :

Lequel aimeriez-vous mieux, que votre maîtresse fût morte ou qu’elle en épousât un autre?
Je rappelle aux demoiselles qu’elles peuvent répondre en inversant la situation ( …que votre amant soit mort ou en épousât une autre, donc)

7 réponses à “Conversation avec la Dame Blanche – 3ème jeu-parti”

  1. Dame Laudine dit :

    Cher chevalier, je vous ouvre mon cœur…

    Si l’amour blessé se montre parfois violent, je pense que la cruauté vient surtout de l’orgueil. La violence amoureuse, la passion, est aveugle. Je crois qu’un cœur aimant tue par emportement, jamais de manière préméditée et que la mort de l’autre ressemble alors à un suicide.

    Ainsi, si je réfléchis posément aujourd’hui à la situation – sans la vivre et les idées claires – je réponds que le bonheur peut toujours revenir, qu’il faut souhaiter que le temps soulage les maux.
    Mais ses pensées tiennent de la raison quand le cœur est le berceau de la folie.

  2. Mairin LeFay dit :

    A nouveau je me joins à vous, parmi cette noble assemblée, pour débattre de cette chose complexe qu’est l’Amour…
    Je ne parlerai pas longtemps, je vous assure…

    Mais je vous pose une question: le vrai Amour n’est-il pas de souhaiter le bonheur de l’être aimé? Aussi, si mon amant devait trouver son bonheur avec une autre, ne serait-ce pas là le témoignage du Fin Amor que de me réjouir de son bonheur, plutôt que de le souhaiter mort? Le roi Salomon le Sage lui-même n’at-il pas défendu cette théorie?

    Plaise à Dieu, mon Amant à moi est bien vivant, et n’en va pas courtiser d’autres que moi…

    Je vous souhaite la douce nuit et m’en vais regagner ma couche…

  3. Ecarlate chevalier, votre invitation en ces lieux a forcé ma curiosité.
    Je m’en vais donc apporter un commentaire à votre interrogation.
    Sans vouloir vous offusquer en rien, vous me connaissez et savez qu’en fait de choix, j’incline plus aux minnesänger et ministériaux qu’aux troubadours et faydits qui propagèrent la fin’amor que vous cultivez.
    C’est pour cela que je vais répondre à côté de votre question. Vous vous interrogez sur l’alternative entre mort et mariage à un autre. Mais sachez donc mon ami que cela n’a rien à voir à l’affaire.
    Le mariage assure l’union de deux clans, règle les affaires patrimoniales, assure et pérénise une lignée et assoit une puissance temporelle. Le mariage n’est pas lié à l’amour et n’a rien à y voir, cela se saurait.
    Rien ne m’empèchera d’aimer ma belle, mariée à un autre ou pas. Notre monde a ses devoirs et comme moi je sers mon seigneur je comprends et approuve ma dame lorsqu’elle en fait de même avec le sien. Mais où est l’amour là dedans ?
    Certes on nous chante parfois des vers contant l’amour profond et total des époux, mais ils sont rares et sentent bien souvent plus la bienséance que la véritable passion du poête.
    Je dirais donc qu’il peut nous être dilemne de choisir entre mort et amour pour un autre. Mais le mariage n’est qu’une notion propre à intéresser un notaire ou un tonsuré.

  4. Gaulcem Faidit dit :

    Pour ma part, la chose est déjà jugée:
    Je ne saurai vivre, par ma maîtresse, trompé.

    Me savoir Arnolphe pour la vie,
    Me serait à la fin, une douleur si grande,
    Que le suicide serait ma seule envie,
    Offrir à l’amour, mon corps en offrande…

    Je préfère de loin être Orphée
    Et vivre même, de ma chérie, endeuillé.

    Par la mort, ravie, ma belle serait partie,
    En me jurant au dernier soupir,
    De n’avoir aimer que moi de sa vie,
    Me laissant avec mes souvenirs.

    Ah, en larmes je ne serai pas avare,
    De n’avoir d’elle, plus jamais un regard.

    Mais cent fois, j’aime encore mieux
    Pleurer pour elle, que sur moi,
    Etre trompé est plus lourd poids,
    Que de pleurer l’aimée qui est aux cieux.

    Car un jour, tôt ou tard, on se console
    De cette couleur noire du deuil.
    Cornes de cocu est terrible auréole
    Qui sera sur nous un bien mauvais oeil.

  5. Yves le Rouge dit :

    Réponse à mon Cher Amaury.
    Compagnon, vous déclarez fort habilement que vos affinités poétiques rejoignent celles de l’escrime où vous excellez. Mais si la fin’amor a pour origine le sud, la courtoisie n’en rayonne pas moins par les minnesänger. J’avancerais que je vous sens plus proche de Wolfram von Eschenbach et son Parzival que de Walther von der Volgelweide. Je vous imagine plus mystique et chevaleresque que lyrique et alangui. Je vous renvois au codex Manesse qui imagine en image les deux poètes.

    Mais revenons maintenant à vos propos.
    En homme érudit, vous placer votre intervention sur le sujet du mariage. Vous rappeler la valeur qu’il revêt aux temps médiévaux et en courtoisie. Je vais plus loin encore en rappelant ce que dit la comtesse Marie de Champagne à ce sujet, lors d’un Jugement d’Amour :

    « Nous disons et affirmons que l’amour ne peut pas étendre ses droits entre époux et voici pourquoi :
    Les amants en effet s’accordent mutuellement tout et gratuitement, sans y être forcés par aucune obligation. Les époux au contraire sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne jamais rien se refuser l’un à l’autre.
    C’est donc une évidence, et un précepte d’amour nous le confirme qu’aucune épouse ne pourra obtenir la récompense du roi d’amour à moins de servir, en dehors des liens du mariage, dans la chevalerie d’amour. »

    Toutefois, nous ne pouvons ignorer que ce doux sentiment peut exister entre époux. Saint Thomas le confirme quand il déclare que le plus important dans le mariage, c’est que le moteur principal de l’amour n’y fût point le plaisir, car alors il devient péché mortel, mais la joie procréatrice. Il indique donc qu’il peut y avoir de l’amour et du désir dans le couple. Mais ce qu’il appelle ici amour n’a que peut de rapport avec notre Fin’amor.

    Cette condamnation des plaisirs ne doit pas nous éloigner de nos jeux

    Lors donc, notre question devrait être ceci : Lequel aimeriez-vous mieux, que votre maîtresse fût morte ou qu’elle en aimât un autre?

    Les Dames défendent le second choix, Gaulcem Faidit défend le premier. Avons-nous là un antagonisme dû a la tendresse et à la compassion plus affirmées chez nos compagnes que parmi les hommes par nature plus rudes?

  6. Scaevola dit :

    Brave assemblée de chevaliers
    Je viens à vous, crucifié
    Devant un semblable dilemme.
    En effet c’est là un problème
    Dont la solution m’est évidente
    Bien que pour vous elle puisse être gênante.
    Afin de le prouver, je laisserai mes vers
    Car la poésie est peu adaptée
    Pour répondre à un débat si amer.
    Aussi userai-je de la prose appréciée.

    Amis, vous me connaissez, et savez que je n’ai pas pour habitude de m’étendre en vaines paroles. Pourtant à cette question, à ce dilemme qui nous occupe, mon cœur s’émeut.
    « Amis, écoutez moi et ouvrez votre cœur.
    Entendez mon discours et jugez par ailleurs. »
    Comme je plains l’amant de qui semblable mésaventure s’éprend ! Car, au fond, quelle que soit l’issue, il devra souffrir une terrible injustice. Oui, mes amis, je n’ose imaginer la souffrance que cause la perte de l’être aimé. Lorsque, enterré, son corps gît, statufié parmi les cadavres putrides ; lorsque son âme, si belle, nous a quitté pour une demeure céleste, comme il nous est pénible de demeurer ici-bas, parmi les vivants, le cœur brisé. Terrible est cette absence. Et nous souffrons en nos âmes ce vide que sa disparition a laissé comme unique relique.
    Oui, compagnons, je l’affirme, la mort de l’être aimé cause une grande souffrance.
    Toutefois, n’en est-il pas de même si nôtre maîtresse en aime un autre ? Pire encore : n’est-il pas plus terrible de perdre l’amour de nôtre dame, celle-ci encore vivante ?
    « Comme sont douloureux les sanglots de l’amant
    Qui voit son aimée le priver de son serment !
    Comme sont pénibles ces amoureuses larmes
    Que nos yeux répandent sur son âme, mourante ! »

    « Oserai-je conter cette histoire navrante
    D’un preux chevalier qui avait belles armes ?
    Nul ne l’égalait aux tournois,
    Et il errait à travers bois.
    Son renom parcourait la terre,
    Et sur lui, on faisait des vers.
    Mais à la cour du roi, une fois, il aima.
    Il s’éprit d’une jeune demoiselle,
    Fort gracieuse et bien belle.
    Aussitôt qu’il la vit, à elle il s’adonna.
    Par de braves prouesses, il lui fit la cour.
    Et il lui jura fidèle amour.

    Celle-ci l’aimait bien et prêta le serment.
    Un serment tacite entre deux amants.

    Mais un jour, lui au loin, un autre la charma.
    Il parlait bien et lui dit milles vanités.
    Et à son retour, avec cruauté,
    Elle rompit son serment, car elle ne l’aimait pas.

    Diables sont femmes pareilles
    Qui ont pour cœur une oseille.
    Le chevalier surpris, tant il était épris,
    Ne supporta guère ce revers de Fortune,
    Et un soir il alla se pendre sous la Lune. »
    Sans doute était-il bien à plaindre. Mais qu’en est-il de sa dame qui vécut sa mort dans l’âme ?
    Vous autres, chevaliers, savez mieux que quiconque ce qui attend celui qui bafoue son serment.
    « Qui se fait félon, jette l’opprobre sur son renom, la honte sur sa maison. »
    Quelle acte déshonorant pour elle ! La voici en disgrâce !
    Amis, braves chevaliers, ne voyez vous point où je veux en venir ? Que vaut-il mieux : vivre dans la honte ou périr ?
    Dois-je vous rappeler la tradition antique qu’appliqua, en son temps Caton d’Utique, et le sage Sénèque ? Tous deux, tombés en disgrâce, mirent fin dignement à leurs jours.
    Dois-je vous citer Phèdre, la femme impure de Thésée qui conçût un amour horrible pour son beau-fils Hippolyte : « Labem hanc pudoris elvet noster cruor ». Cette souillure de mon honneur sera lavée par mon sang. Par la corde ou le fer, elle se tua peu après.
    Il n’y a pas pires souillures que la honte et le déshonneur. Seul la mort et le sang peuvent les purifier. Ainsi pour elle, la mort eut été préférable à une vie honteuse.

    Mais quant à nous, amants, que devons nous préférer dans pareille circonstance ? La mort ou la vie sans égard pour nous. Les nobles dames qui écrivirent auparavant nous exhortent à la vie arguant que si notre amour est courtois, il doit nous guider dans cette voie. Le chevalier dont tantôt je narrais l’histoire s’était fait la même réflexion. Il préféra la vie pour sa maîtresse. Mais cela ne lui fut pas un grand bien et le mena à sa perte. Quant à la mort, elle est source de souffrance. Comme je l’ai dit dans mon exorde, quelle que soit l’issue, elle est néfaste. Morte ou vive, dans tous les cas, nous souffrirons. Mais pire encore que sa mort et son absence, savoir sa maîtresse au bras d’un autre et la désirer sans jamais pouvoir être satisfait, oui, cela est un bien plus grand supplice ce me semble. Notre chevalier de tantôt en fut la victime.
    « Chaque jour il voyait sa dame,
    Sans jamais pouvoir l’embrasser.
    Et cela tourmentait son âme,
    De savoir son corps embrasé.
    Jamais son désir n’était satisfait,
    Et chaque fois il augmentait. »
    Tant et si bien que ce supplice le mena à la folie. Et qu’il préféra la mort à la vie.
    Amis, souvenez vous donc de Tantale, qui, dans le Tartare, assoiffé, chaque fois qu’il voulait boire, le lac se dérobait sous ses pieds. Ainsi il en va de même en amour, chaque fois que l’on ne peut atteindre l’objet de notre désir.
    La mort de l’être aimé cause grande peine mais ne mène pas à la folie.
    « L’absence est un deuil dont le désir s’efface
    Mais l’objet présent, jamais le désir ne passe. »

    Ainsi, je vous le dis, mes amis, sa mort nous est bien moins nuisible. Préférons là. Et doublement, puisqu’elle lave la honte du félon et nous préserve de la folie.

    PS : Adresse à la Blanche Dame, Reine des Fées

    Ma Dame,
    Je vous répondrais avec sincérité.
    Mes paroles ne sont pas réalité.
    Mais, quant à cette affaire qui nous occupe,
    La Vérité, seul Gaulcem s’en préoccupe.
    Il aime à dire son sentiment,
    Et il en disserte excellemment.
    Mais moi, par amour de la Polémique,
    Je m’amuse avecque la Rhétorique
    Sans jamais dire ma pensée.
    J’ai pour vanité ma poésie insensée.
    Courtoises questions sont Amor et arma
    Sur lesquelles je disserte pro et contra.

  7. Le Roi Renaud dit :

    Lequel aimeriez-vous mieux, que votre maîtresse fût morte ou qu’elle en épousât un autre?

    Tout d’abord précisons la question posée:
    Dans les deux cas la demoiselle a bien osé
    Succomber aux attraits d’un autre homme que moi
    Qui sût la conquérir, susciter son émoi.

    Dans la pire douleur, je me dois d’être honnête,
    Car je suis chevalier, tout autant que vous l’êtes.
    Même en me retrouvant dans la souffrance extrême,
    Même éventré vivant, perdant celle que j’aime.

    Si la belle partait pour un plus vertueux
    Et non pour un manant, un peu d’esprit, un gueux.
    Humblement je devrais accepter la défaite
    Et que du Dieu Très Haut la volonté soit faite.

    Du monde nous devons limiter la souffrance.
    Ne pas précipiter de la vie l’échéance.
    Et si ma lourde épée tranchait de lui le corps
    Il coulerait sur Terre plus de larmes encore.

    Si ma belle partait pour un vil séducteur
    Limité en vertu, un manant, un acteur.
    Elle perdrait d’un coup sa beauté, sa noblesse,
    Fi, petit monseigneur, le Renaud vous la laisse!

    La vie qui attendra la traitresse et ce vil
    Est maudite déjà, leur mort est inutile.
    Il souffriront d’eux-même du manque de confiance
    En l’autre, car tromper est comme leur essence.

    Alors, fichtre, tudieu, que les deux se marient
    Et que les invités dansent, tournoient et rient!
    Et guettons le moment, les épousailles faites
    Où le premier trompé aura mine défaite!

    Mais ne regardez pas du côté de Renaud
    Les yeux vagues, perdu, tout chagrin, tout penaud.
    Contemplant ce bas monde où l’illusion existe,
    Il se peut que le Roi délaissé soit bien triste.

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