Grande fête au château :
Quand la cour toute entière fut rassemblée, on y convia tous les jongleurs de la contrée. Quel que soit son talent chacun voulu être présent. Dans la salle règne grande joie : chacun montre ce qu’il sait faire. L’un conte, l’autre chante, l’un siffle, l’autre joue d’un instrument, celui-ci de la harpe, celui-là de la rote, l’un de la gigue, l’autre de la vielle, celui-là de la flûte, un autre de la chalemie ….
Erec et Enide – Chrétien de Troyes
Elle est dans le Jardin, loin de la musique et de la foule qui danse. Elle est assise sur la banquette en pierre juste devant le treillis où pousse le plus beau rosier de notre « Locus voluptatis ».
Elle a croisé sa jambe gauche sur son genou et masse son pied. Sa tête est penchée et ses cheveux blonds lui tombent sur le visage. Le bruit de la fontaine a couvert mon approche et je n’ose aller plus loin de peur de la faire sursauter. Mais il faut croire que le poids de mon regard a suffit car elle relève la tête et me sourit.
- Comment ce fait-il que la plus ravissante des danseuses quitte ainsi le bal ? Belle damoiselle, vous qui êtes si légère à la danse que l’on vous croirait capable de marcher sur l’eau, vous voilà seule en ce jardin. Pourquoi punir notre assemblée par votre absence?
- C’est que, mon ami, si je suis légère, il n’en est pas de même pour certains de mes cavaliers! Surtout lorsqu’ils me marchent sur les pieds! Je suis courageuse mais il me fallait un répit.
Elle ris de ma confusion, se lève et me rejoint de quelques pas aériens pour me prendre le bras. Les elfes dans la forêt doivent se déplacer comme cela.
La voilà qui m’entraîne dans une ronde improvisée, m’obligeant à la retenir sans perdre mon équilibre. Elle chantonne et sa tête s’incline de la façon charmante que j’aime tant.
- C’est un air que mon père m’a écrit en cadeau, me dit-elle. Allons! Comme, à vous entendre, je suis indispensable à ce bal, retournons danser avant que mon absence ne vienne gâcher la fête. Je ne pourrais pas le supporter.
Elle me tire par la main et m’emmène vers les musiciens et le danseurs. Je tente de retrouver un peu de contenance et déclare fermement :
- Cessez de vous moquer, Damoiselle. Comme nous sommes dans notre jardin, je profite de l’occasion pour lancer un nouveau jeu-parti. Écoutez :
Qui rend un amant (ou une maîtresse) plus heureux ? Ou l’espérance de jouir, ou la jouissance elle-même?
- Que préférez-vous, mon ami? Danser avec moi, ou espérer la prochaine danse? Elle part en courant et en riant…