Triste est mon cœur – 14ème jeu-parti

Il pleut sur la forêt profonde. Je suis descendu de cheval pour m’abriter sous les branches d’un grand chêne. Le dos appuyé au tronc, je resserre sur moi ma lourde cape de laine en réprimant un frisson. Un roulement de tonnerre, moins fort que le précédent, m’informe que l’orage s’éloigne, mais la pluie ne faiblit pas. Je croise le regard de ma monture. La crinière plaquée par la pluie, la tête penchée vers le sol, le puissant hongre me fait comprendre par un souffle à quel point cette balade ne lui semblait pas nécessaire et qu’il est assez probable que nous ne serons pas rentrés à l’heure pour le repas du soir avec l’ensemble de la mesnie. Mon cheval, noir comme la nuit, est un bon camarade. Lui comme moi aimons nos balades en forêts, mais aujourd’hui ma motivation n’était pas le plaisir. Je voulais fuir la compagnie. Mon humeur est sombre et je lui ait communiqué ma nervosité . Après quelques heures de promenade et un refus de ma monture trop violemment réprimé, je tentais une réconciliation en marchant au coté d’elle, lorsque les premières grosses gouttes sont tombées. Sous les frondaisons, je n’avais pas remarqué le ciel changeant et rapidement devenu sombre.

Je regarde cet œil noir qui m’observe. Nos deux têtes sont proches et également penchées. Mon cheval frappe du pied et sans conviction, broute une touffe d’herbe.

J’enfonce mon visage dans le col de fourrure de loup de ma cape : un loup que nous avons chassé ensemble. Au coup de grâce, la bête sauvage me regardait avancer. Dans ces yeux jaunes, je pouvais lire : « Vois ! Je meurs mais je ne demande pas merci ! »

Plus que la chasse, je préfère la promenade sans but, les galops entre les arbres quand mon destrier trace son chemin, me laissant le soin d’éviter les branches basses. J’aime à croire qu’il m’entraîne vers des lieux connus uniquement de lui, que l’on ne trouve qu’en écoutant l’appel sauvage de la nature, de la liberté. Ainsi vont nos errances mais aujourd’hui rien ne me rend heureux. Mon âme est sombre.

Je sais que l’on m’attend au Jardin courtois et pourtant je me suis éloigné sciemment. Je ne peux m’empêcher de m’en vouloir un peu, et je repense aux vers de Raimon de Miraval :

De l’amour viennent tous mes soucis,

Car je ne me soucie que de l’amour

Les beaux parleurs diront

Que d’autre chose doit s’occuper un chevalier.

Mais moi, je dis bien au contraire

Que seul l’amour, quoiqu’on en dise,

Donne sa valeur à la folie et à la sagesse

Tout ce qu’on fait par amour est juste.

Cher poète ! Dis-tu la vérité ? Moi, je ne vois que folie et en quoi mon comportement est-il juste ?

Soudain le silence me tire de mes pensées. Ma monture s’est redressée car elle L’a senti avant moi. Je scrute les fourrés et…je Le vois. Il me regarde aussi, c’est un dix-cors à la blancheur immaculée. Il est puissant. C’est un roi en son royaume et soudain je me sens intrus dans la forêt. Sa beauté, sa force inspirent le respect. Cette apparition semble me dire :  » Tu troubles la Forêt par tes pensées sombres. Tu oublies la beauté qui t’entoure, à trop la regarder sans plus la voir. Retourne à tes jeux ! Profites de la vie ! Et reviens une autre fois avec le bonheur au cœur ».

cerfBlanc

Lentement, le Cerf Blanc se détourne et s’enfonce dans les bois. La pluie faiblit, s’arrête. Ma monture s’ébroue comme pour me faire comprendre que c’est quand je veux… Je souris. En montant sur mon noir destrier, je me dis qu’il est peut être encore temps d’arriver au Jardin. Des rais de lumières percent les ramures. Nous partons au trot. Je réfléchis au sujet que je vais proposer… Voilà !

Deux amants vont, de nuit, trouver leurs belles. Surpris par un orage, ils rencontrent, non loin, du château des dames, des chevaliers qui implorent un gîte. L’un rentre chez lui pour les héberger et l’autre poursuit son chemin vers sa maîtresse. Lequel a le mieux agi ?

J’entends le chant d’un rossignol…

10 réponses à “Triste est mon cœur – 14ème jeu-parti”

  1. Dame Jackie dit :

    En tant que maîtresse, je serai fière et honorée d’avoir comme amant un esprit de noblesse et de grand cœur. La bonté est pour moi une excuse hautement valable.

  2. Yves le Rouge dit :

    Dame Jackie a parlé la première. Elle choisit un camp à défendre et elle le fait simplement, en quelques mots. Son cœur parle et elle nous dit que pour elle, les preuves de noblesses et de bonté de son amant excuse ses devoirs envers sa Dame.
    Je serais le deuxième dans ce jardin à prendre la parole et selon les règles de nos jeux, le deuxième se doit de défendre le camp opposé. Ensuite, chacun fera ce qui lui plaira.

    J’affirme donc que c’est le chevalier qui poursuit son chemin vers sa maitresse qui agi le mieux. Il lui faut d’abord rendre hommage à sa Domna, en faisant fi de son honneur. J’y vois deux raisons. En premier lieu il évite ainsi à sa Dame de s’inquiéter. L’amour est souvent craintif et une attente trop longue à un rendez-vous peu assombrir la rencontre des amants. Ensuite, il y a risque que le chevalier, par un trop plein de fierté, vienne à ce vanter de son geste et demande à sa Dame un surcroit d’amour en reconnaissance de ces actions courtoises en oubliant qu’elle est seule juge de sa conduite.

    Voilà ma position.
    Je laisse la parole au suivant.

  3. Mairin Le Fay dit :

    Voici un endroit que j’avais presque oublié… un jardin secret… à pas furtifs j’y reviens, priée par Yves le Rouge.

    Si comme Dame Jackie je serai fière d’avoir un amant au grand coeur, il n’en reste pas moins qu’en tant que MON amant, mon chevalier se doit de me faire passer la première.
    Car quand l’Amour est attendu, trop souvent le coeur s’inquiète de ne pas le voir arriver, et l’esprit aussitôt d’imaginer les pires mésaventures…
    Il me semble que l’Amant se met au service de sa Domna, et la place au premier rang. En agissant ainsi, il gagne son honneur. S’il se détourne de son chemin vers elle, même par bonté envers d’autres êtres, il faillit à son honneur…

    Qu’en pensent les autres membres de l’assemblée?

  4. Dame Laudine dit :

    Permettez-moi moi de prendre place parmi vous dans ce charmant jardin entouré de glycines et de vous donner mon avis.
    Le devoir d’un chevalier est de secourir ceux, sur son chemin, qu’il trouvera dans le besoin. Comment imaginer qu’il faillisse à ce commandement en faisant passer son devoir le plus doux et le plus facile à remplir au dessus du premier ?

    Sa Domna attend sa venue ? Chère Mairin Le Fay, je suis d’accord avec vous, Amour tourmente le cœur des amants séparés et quand l’heure sonne pour les retrouvailles, s’Il ne se présente pas de suite, Douleur et Incertitude se lient contre toute raison.

    Le chevalier doit, d’après moi, présenter ses hommages à sa Domna afin de remettre entre ses mains le soin de choisir elle-même de sauvegarder son honneur. La Dame, ne pouvant aimer un chevalier sans honneur, choisira de le laisser repartir.

    Ainsi le chevalier aura rempli pleinement ses devoirs : il aura donné à sa Domna l’assurance de son amour tout en secourant en leur offrant son propre toit, ceux qui cherchent un gîte.

  5. Yves le Rouge dit :

    Trois Dames ont parlé. Ce jardin va devenir une chambre des Dames si elles seules rendent des avis. Que font les Chevaliers et poètes?

  6. Amaury de Bailleul dit :

    Mon dieu, que se passe t’il ? La Cour Blanche se meurt ? Ou sont donc les nobles dames et les chatoyants courtisans ? Ou sont les accords des troubadours et les danses des jongleurs ?
    Mais comme on m’appelle, je repasse la porte, même si je ne suis probablement pas l’exemple le plus typique des chevaliers brillants et des rimeurs évanescents.
    Mais revenons en à la question. Elle me semble des plus simples et la réponse me paraît évidente.
    Deux amants se rendent chez leur Dames. Deux amants. Pas deux chevaliers, deux paladins ou deux paysans. Deux amants. Leur vie, leur nature même est celle là, celle d’amoureux portés par leurs transports, celles de serviteurs absolus de l’amour. Ils se doivent d’aller à leur rendez vous, de retrouver leurs dames, sinon que seraient ils, alors qu’ils renieraient leurs fondements mêmes ? Ils ne sont que pour leurs dames et a raison celui qui reste ce qu’il est, un amant qui va retrouver sa Belle.
    Mais si, par un tour propre à l’histoire, et pour le piquant d’introduire quelque rebondissement dans ce récit bien simple, on décide que les amants sont des chevaliers, aussitôt la réponse change, alors même que le raisonnement reste immuable. Si maintenant deux chevaliers vont retrouver leurs dames, alors a eu raison celui qui s’est arrêté et est venu en aide aux infortunés qu’il a croisé. Parce que dans l’idéal chevaleresque, le service des autres, de tous les autres, prime sur celui de l’individu, fut il une maîtresse.
    Car somme toute, qu’est il notre chevalier ? Le porteur de la lance et de l’épée, l’homme couvert de fer, le héraut de la guerre. Et il n’est ceci que parce que dans un idéal bien souvent plus fantasmé que réel, il n’a ce droit à la violence que parce qu’il se doit de l’employer au service de l’autre, pour l’honneur de causes justes et la défense de son prochain. Fusse contre l’orage…

  7. Dame Constance dit :

    Quelque chose me dérange dans cette question, c’est le problème du mérite.
    Un chevalier agit-il mieux en préférant sa dame a son devoir d’hospitalité ou bien prouve-t-il sa valeur en privilégiant cette vertu?
    La question est épineuse car, effectivement, comme le dit Mairin Le fay, une dame qui attend et espère la venue de son amant va s’inquiéter si ce dernier ne vient pas.
    Cependant que penser d’un chevalier qui laisse des voyageurs seuls sous la pluie, n’est ce pas très égoiste de sa part de courir vers sa belle en laissant dans le besoin ces voyageurs?
    C’est une question de choix et, bien sûr, de bien connaitre la dame que l’on va retrouver, si celle ci a un tempéramment angoissé, il me semble inutile de la mettre en état de panique et s’excuser auprès des voyageurs parait naturel et compréhensible.
    Cependant si la dame a confiance en son amant, si elle est liée par lui dans un esprit de fusion et de complicité, elle sera que si sa venue est retardée, ce dernier aura agi en bien.
    Tout cela ne revient donc pas a une question de mérite mais de relation, il est de ces amants qui savent se lier au delà de la présence physique de l’être aimé, d’autres en ont besoin pour être rassuré. Aux chevaliers donc de bien connaitre leurs dames afin de ne pas les blesser…et aux dames de croire que leurs chevaliers fera toujours le bon choix en cette connaissance.

  8. Dame Elise dit :

    Un soupir languissant, un regard sur la nature, la dame s’ennuie mais patiente, convaincue que son cher amour ne fait là que son rôle de chevalier. Il doit aide et secours à toute âme en demande. Sa dame le sait et en est fière!
    « Mon chevalier n’est pas venu mais il a surement une raison valable, nos retrouvailles ne seront que plus belles ». En tant que dame, voilà mon point de vue.

  9. [...] donc faire un tour dans le Jardin Courtois Cette entrée a été publiée le Dimanche 29 décembre 2013 à 6:18 , et rangée dans [...]

  10. Le Roi Renaud dit :

    Si nos deux compagnons choisissaient d’héberger
    Chez eux les chevaliers pour bien les protéger
    De cette pluie battante (il est dit: « un orage »)
    L’on pourrait bien se dire: « Que ces hommes sont sages »
    Mais deux femmes ainsi seraient abandonnées
    Deux hommes trahissant la parole donnée.

    Si nos deux compagnons choisissaient d’honorer
    Chez elles les deux belles et de les adorer.
    Ils laisseraient dehors, tout bouillonant de rage
    Deux êtres humiliés par un violent outrage.
    Les deux femmes ainsi seraient bien sur comblées
    Mais la honte tuerait l’amoureuse assemblée!

    Si l’un des amoureux va retrouver sa belle
    L’autre ouvrant sa maison comme on ouvre un hotel.
    Une femme se trouve encor plus solitaire
    Devant son désespoir peut-on encor se taire?
    Elle serait la seule à être négligée
    Et pourrait devenir une femme enragée.

    Il faut être malin pour combler tout le monde
    Mettons-nous tous ensemble et faisons table ronde:
    Deux femmes d’un côtés, deux chevaliers de l’autre
    Et deux beaux amants qui, mesdames, sont votres.
    Faisons un beau croquis, pas trop mathématique
    Pour une solution un peu géométrique:

    Si un homme peut bien deux chevaliers loger
    Un autre peut très bien deux femmes cajoler!!!
    Ils sont bien six, messire? Figure hexagonale!
    Faisons-en deux triangles, ce n’est pas immoral!
    Chacun y trouvera plus ou moins de bonheur
    Jusqu’au petit matin, jusqu’aux premières heures.

    épilogue:

    La pluie aura cessé, juste un peu de rosée,
    Les esprits et les corps seront bien reposés.
    Une idée sortira »Mangeons donc tous ensemble!
    Nous avons tous grand faim, c’est normal, il me semble! »
    Sortons donc nos trétaux et plantons-là la table!
    Faire à manger pour six, nous en sommes capables!

    Les deux femmes verront alors les chevaliers
    Le glaive à la ceinture, au bras le bouclier.
    Un corps fort bien pourvu par Madame Nature
    L’une d’elle dira « Quelle musculature! »
    Le regard trahissant une vraie gourmandise
    Et l’esprit oubliant des péchés la hantise.

    A la fin du repas quelque peu arrosé
    Germeront des idées, parfois un peu osées…
    « A la prochaine pluie, si vous passez par là,
    Sachez que de nos chambres la clé se trouve là »

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